Mercredi 6 mars 2019. Le rap en France: révoltes en performances musicales et dérives médiatiques avec Karim Hammou et Olivier Migliore

Karim Hammou

Olivier Migliore

En 1988, à la faveur de la réélection de François Mitterand, la musique hip hop devient l’objet d’une politique publique. L’animation socioculturelle dans les quartiers défavorisés se saisit du rap pour l’intégrer dans sa lutte contre la délinquance des jeunes et pour favoriser la mixité sociale. Quinze ans plus tard, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, s’engage à l’égard des groupes de rap dans une politique de pénalisation. Ce renversement démontre implicitement la portée politique d’un mouvement musical né dans le South Bronx à New York. Depuis, chaque pays connaît ses formes propres de rap protestataire, et les majors de l’industrie musicale n’ont pas manqué, en bonne logique de capitalisme néolibéral, de les récupérer à leur profit. Mais, des paroles proférées (les « lyrics ») à leur scansion rythmée en passant par des mélodies distendues et des registres gestuels et chorégraphiques spécifiques, qu’est-ce qui fait l’efficacité politique des performances de rap? Quels sont les enjeux politiques, sociaux et subversifs de pratiques musicales qu’il n’est pas possible de réduire à une « expression des jeunes de banlieue « .

Sociologue, spécialiste des musiques hop hop et des rapports de pouvoir dans les industries musicales, Karim Hammou est chargé de recherche au CNRS et actif dans le Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris. Il est engagé notamment dans une recherche sur les frontières de sexe, de classe et de race dans les industries musicales françaises et britanniques. Il a publié Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2014 (2e éd.).

Docteur en musicologie et auteur-compositeur-interprète, Olivier Migliore travaille au Département Musique et Musicologie de l’Université Paul Valéry à Montpellier. En cours de publication, son travail de thèse a pour titre Analyser la prosodie musicale du punk, du rap et du ragga français (1977-1992) à l’aide de l’outil informatique.

 

Afrique du Sud. Retour sur la fin de l’Apartheid. Espoirs et déception. Avec François-Xavier Fauvelle

L’enregistrement

Mandela a été libéré en février 1990. En mai 1994, il deviendra président de l’Afrique du Sud.
Entre ces deux dates, une « période de transition » : les lois d’Apartheid sont « suspendues », mais les divisions ancrées au plus profond de la société et des individus demeurent, terribles, destructrices, et domine le sentiment que « tout peut exploser ».

La guerre civile menace, pas en opposant « Noirs » et « Blancs », mais « tous contre tous », puisque, dans chaque communauté, agissent des forces qui refusent la négociation et le compromis, nouant parfois entre elles des complicités paradoxales. On compte des milliers de morts…

Le 10 avril 1990, Chris Hani est assassiné par un tueur blanc fanatique, commandité par un député ultraracialiste blanc. L’alarme immédiatement donnée par une voisine blanche permet l’arrestation du criminel. Chris Hani, dirigeant du Parti communiste, chef militaire de l’ANC, revenu au pays après des années d’exil, est une icône de la jeunesse noire des townships…

On peut craindre que le pays sombre dans un chaos sanglant.

Le 13 avril, à la télévision, Nelson Mandela prononce un discours d’hommage à Chris Hani.

Hervé Dubourjal nous lit ce discours. Un texte qui paraît sans relief, tel un exercice obligé… Cela avant que François-Xavier Fauvelle ne nous le fasse entendre !

Trois quarts d’heure d’explications savantes, passionnantes, pour restituer le contexte, rappeler ce qu’était l’Apartheid, un régime de ségrégation totalitaire, qui a configuré une société fragmentée.

Voici ce qu’il faut savoir pour saisir le « miracle politique » opéré par le discours de Mandela, qui s’adresse à toutes et tous, en disant « nous ».

Un « nous » englobant, transcendant les multiples appartenances ethniques, linguistiques, de coutumes, un « nous » investi d’un projet commun. Et qui fait résonner « quelque chose de nouveau » : « Nous, Sud-Africains ! », unis par une même émotion, sur fond d’urgence et de peur, pour célébrer la mémoire du héros assassiné.

Donc un moment d’invention démocratique.

Une fois donné ce brillant éclairage, Hervé Dubourjal a relu le discours de Mandela.

Cette fois, le texte vibre, des mots, à nos oreilles éculés – « nation », « peuple », « démocratie » -, retrouvent leur fraîcheur, leur puissance créatrice…

François-Xavier Fauvelle historien et archéologue est directeur de recherche au CNRS. Il est l’auteur d’un livre Convoquer l’histoire. Nelson Mandela. Trois discours commentés, et du Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain, qui fait un panorama fascinant d’une Afrique inconnue.


					

La caste, cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir, avec Laurent Mauduit.

L’enregistrement

Le mercredi 14 novembre, la Société Louise-Michel co-organisait la réunion qui s’est tenue au Lieu-Dit autour de Laurent Mauduit qui vient de publier La Caste. Enquête sur cette haute fonction publique qui a pris le pouvoir (Éditions La Découverte).

Macron a-t-il, comme il l’a affirmé, arraché la victoire « par effraction » ?

Pas vraiment, répond Laurent Mauduit. Il voit dans celle-ci l’aboutissement d’une histoire de longue durée. Celle d’une « sécession » de la haute fonction publique française, qui s’inscrit dans l’évolution du capitalisme et de la classe dirigeante.
D’un côté, la vie des affaires, marquée par les privatisations, la domination de la finance, la tyrannie aggravée du Capital sur le Travail… De l’autre, l’évolution de cette haute fonction publique, principalement le corps de l’Inspection des finances, adepte du pantouflage : le passage de l’administration aux directions des grandes entreprises (les banques évidemment, mais aussi des groupes tels Casino et Carrefour…) Et aussi, donnée plus récente, les rétro-pantouflages : le retour au public, après cette immersion dans le privé. Ce qui, une fois adaptation faite aux différents rouages du système, à ses règles, à ses privilèges, et carnet d’adresses en poche, se traduit par un retour aux postes du pouvoir. Ce que Laurent Mauduit dénonce comme « une privatisation de l’intérieur de l’État ». Et ce, aux dépens des valeurs revendiquées de la République. D’où des problèmes éthiques, voire pénaux en termes desdits « conflits d’intérêt ».

Macron apparaît comme la figure emblématique de cette transformation de l’État et du capitalisme.

Référence à Marc Bloch à l’appui, est évoquée une « défaite » de la République, celle-ci se voyant privée d’élites qui lui seraient fidèles.

Après la présentation de son enquête par Laurent Mauduit, ont apporté des éclairages complémentaires, Pierre-Yves Collombat, sénateur communiste du Var, rapporteur de la Commission d’enquête sur les mutations de la haute fonction publique, Dominique Plihon économiste, porte-parole d’Attac, et Dominique Sicot, rédactrice en chef adjointe de L’Humanité Dimanche.

Puis le débat s’est engagé avec la salle. Il fut vif ! La notion de caste, plutôt que celle de classe, n’est-elle pas trompeuse ? La référence à la République et à ses valeurs ne fait pas facilement accord. Et des regrets se sont exprimés quant à un appel insuffisant à des analyses du capitalisme et de l’État, qui pourraient conduire à des approches moins réformistes.

Un échange assez passionné, qui a confirmé que le sujet est en effet passionnant.