Le rap en France: révoltes en performances musicales et dérives médiatiques avec Karim Hammou et Olivier Migliore

Karim Hammou

Olivier Migliore

L’enregistrement

En 1988, à la faveur de la réélection de François Mitterand, la musique hip hop devient l’objet d’une politique publique. L’animation socioculturelle dans les quartiers défavorisés se saisit du rap pour l’intégrer dans sa lutte contre la délinquance des jeunes et pour favoriser la mixité sociale. Quinze ans plus tard, Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur, s’engage à l’égard des groupes de rap dans une politique de pénalisation. Ce renversement démontre implicitement la portée politique d’un mouvement musical né dans le South Bronx à New York. Depuis, chaque pays connaît ses formes propres de rap protestataire, et les majors de l’industrie musicale n’ont pas manqué, en bonne logique de capitalisme néolibéral, de les récupérer à leur profit. Mais, des paroles proférées (les « lyrics ») à leur scansion rythmée en passant par des mélodies distendues et des registres gestuels et chorégraphiques spécifiques, qu’est-ce qui fait l’efficacité politique des performances de rap? Quels sont les enjeux politiques, sociaux et subversifs de pratiques musicales qu’il n’est pas possible de réduire à une « expression des jeunes de banlieue « .

Sociologue, spécialiste des musiques hop hop ,attentif aux  frontières de sexe, de classe et de race dans les industries musicales françaises et britanniques Karim Hammou est chargé de recherche au CNRS et actif dans le Centre de Recherches Sociologiques et Politiques de Paris. Auteur de Une histoire du rap en France, Paris, La Découverte, 2014 (2e éd.), il tient un carnet de recherche intitulé « Sur un son rap »: http://surunsonrap.hypotheses.org .

Docteur en musicologie à l’Université Paul Valéry à Montpellier.  et auteur-compositeur-interprète, Olivier Migliore axe ses recherches sur l’analyse des pratiques vocales des musiques populaires enregistrées usant de phrasés plus proches de la parole que du chant, dont le rap. En cours de publication, son travail de thèse réalisé en collaboration avec l’IRCAM a pour titre Analyser la prosodie musicale du punk, du rap et du ragga français (1977-1992) à l’aide de l’outil informatique.

La soirée sera animée par Claude Calame, Directeur d’études à l’EHESS à Paris, helléniste et anthropologue. Il envisage les manifestations poétiques grecques comme des performances musicales ritualisées, à portée politique; elles impliquent, dans une perspective d’ethnopoétique, des comparaisons impertinentes avec des formes de chant musical contemporaines telles que le rap. Son dernier ouvrage: La tragédie chorale. Poésie grecque et rituel musical, Paris, Les Belles Lettres, 2017.

 

Misère de l’Islam de France avec Didier Leschi

L’enregistrement

Pour cette soirée du 20 février, ni la Société Louise Michel ni son invité n’avaient cédé à la facilité. Les questions liées à l’islam de France prêtent souvent à des controverses passionnées, par exemple au sujet du voile, mais plus largement à tout ce qui touche à la laïcité dans ses rapports au religieux.
Didier Leschi, haut fonctionnaire du Ministère de l’intérieur, responsable des années durant du Bureau central des cultes, a accumulé une importante expérience et une grande connaissance quant à la situation des musulmans dans la société française. Il sait les mettre au service d’une réflexion approfondie et engagée, dont témoigne le livre dont il avait accepté de venir nous parler : Misère(s) de l’islam de France (éditions du Cerf).

Le pluriel ajouté au mot misère fait référence à de multiples questions, toutes délicates et difficiles, mais dont on ne saurait s’interdire de débattre. Démonstration faite par l’exposé de l’orateur et l’échange qui s’en est suivi.

C’est chiffres à l’appui que Didier Leschi a montré combien pour les musulmans de France ont changé depuis vingt ans les conditions d’exercice de leur culte. Etant entendu que par musulmans il convient d’entendre, non la communauté incernable de celles et ceux qui se revendiquent d’un « islam culturel », mais bien les croyants, pratiquants, qui s’inscrivent dans la Révélation.

Avec le concours de l’État et des collectivités locales, des mosquées, souvent d’une grande beauté architecturale, ont été érigées en nombre, ont été créés des carrés musulmans dans les cimetières, et aussi des aumôneries (dans l’Administration pénitentiaire, dans l’armée…), le halal s’est développé à grande échelle…

Dans le même temps, et contradictoirement à cette évolution positive, n’ont pas été surmontés les obstacles à l’instauration d’une instance pleinement représentative du culte musulman, permettant à celui-ci d’exister au même titre que les autres religions présentes en France. Difficultés qui renvoient aux multiples spécificités de l’islam en France : les legs historiques, les relations avec les États des pays d’origine (en particulier l’Algérie, le Maroc, la Turquie…), les diverses sensibilités et orientations divergentes en son sein…

Toutes choses qui jusque-là ont empêché que naisse en France cet « islam des lumières » qu’espérait Jacques Berque. Et même plus modestement la création d’une Faculté de théologie musulmane, prévue en Alsace, qui apparaissait porteuse d’évolutions prometteuses.
Au terme de cette réunion chacune et chacun se sentait davantage informé et conscient des défis qui restent à relever.
Un grand merci à Didier Leschi !

Misère(s) de l’islam de France a été publié aux Editions du Cerf (janvier 2017).

 

Lecture spectacle, Dialogues d’exilés de Bertolt Brecht avec Hervé Dubourjal et Arnaud Carbonnier.

L’enregistrement

Soirée d’exception le 23 janvier, au Lieu-Dit (Paris XXe). Cette fois, pas une conférence. Ni tout à fait du théâtre, ni tout à fait de la politique, encore que… La lecture-spectacle d’un genre ambigu, le face-à-face dialogué entre deux personnages… Il s’agit des Dialogues d’exilés de Brecht, Bertolt et non Bertold, rappelle d’entrée de jeu Hervé Dubourjal, expliquant ensuite, avec humour, tout le mal qu’on est en droit de penser du grand dramaturge allemand…

Ziffel et Kalle sont dans le buffet de la gare d’une ville européenne, à boire des bières, à échanger des propos politiques et à se lire les textes d’un journal en cours d’écriture.

Des dialogues que Brecht écrit en 1940-1941 en Finlande, puis poursuit aux États-Unis. Ils sont publiés en langue allemande en 1961, traduits en français en 1965, puis plusieurs fois mis en scène.

Ils résonnent étrangement ces dialogues, qui font rire, secouent et dérangent, parce qu’ils se révèlent être des éclats d’une réalité qui traverse le temps et les situations. Ils évoquent ceux dont le droit d’existence dépend de la détention, ou de la privation, d’un passeport. « Le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable. Un passeport, jamais. Aussi reconnaît-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande soit elle, n’est pas forcément reconnue. »

Et aussi l’exploitation, des « insignifiants » par les « importants ». Ils dissertent sur la démocratie, et sa négation, et sur le peuple, qui n’est pas le même selon qu’il est observé de l’extérieur ou vécu de l’intérieur…

En bref, une soirée qu’on n’oubliera pas de sitôt.

Un grand merci à Arnaud Carbonnier et à Hervé Dubourjal !

Et aussi à Bertolt Brecht.