Le socialisme de Charles Péguy. Avec Camille Riquier

arton220[1] LES ENREGISTREMENTS

La conférence

Le débat

C’était le 4 décembre. En préambule, telle observation : Daniel Bensaïd, fondateur de la Société Louise Michel, s’est souvent référé à Charles Péguy, sans jamais lui consacrer en tant que tel un ouvrage, ni même un exposé. Soit une affinité qui garde son énigme, dira Philippe Pignarre, présentant cette soirée voulue en souvenir de Daniel Bensaïd. La conférence qui allait suivre, donnée par le philosophe Camille Riquier, était accompagnée d’extraits de Charles Péguy choisis et lus par Hervé Dubourjal, metteur en scène et comédien.

Ces talentueuses lectures auront donné une voix à l’Avertissement au cahier Mangasarian,Timbre Charles à Notre Jeunesse, à L’Argent et autres ouvrages encore, faisant entendre la colère de Péguy, restituant le rythme si particulier de sa prose poétique, avec ses martèlements, ses reprises, ses pulsations, qui déploient par vagues les arguments et rendent sensibles les visions. Ainsi une belle manière de favoriser l’écoute de l’exposé de Camille Riquier qui faisait comprendre la mystique de Péguy, sa vision de l’histoire humaine comme marquée par quelques événements, ébranlements ayant donné naissance à trois mondes : l’antique, le chrétien, le moderne…

Et sa perception de ce que fut pour lui l’Affaire Dreyfus comme ayant pouvoir de faire naître un monde nouveau, le monde socialiste. Mais événement échoué. A ses yeux, de par la faute des chefs socialistes, dont Jaurès, responsables de la dégradation de la mystique en politique…

 L’unité de lui-même dont se revendique Péguy serait ainsi celle d’une méditation sur la révolution socialiste non advenue, une rumination sur son échec. Après s’être compris comme prophète de la Cité harmonieuse, Péguy a vu dans l’Affaire Dreyfus le catalyseur, l’événement élu, rendant possible la conjonction de trois peuples et de trois mystiques, la républicaine, la chrétienne, l’hébraïque… Mais le monde moderne n’a pas été basculé par le monde socialiste, le rien n’est pas devenu tout. Et Péguy aura assumé la double rupture avec ses anciens amis (devenus antidreyfusards) et avec ses nouveaux amis (faillis en politiques), tous devenus ennemis inexpiables, en ce monde moderne installé, sans événement, par une antirévolution, longue, lente, pénible, qui efface ses traces, et obture toute brèche permettant le surgissement de l’événement. Avec pour seule puissance l’argent. Et une non-présence du présent, parce que le présent est vécu comme un passé du fait d’une projection permanente dans le futur.

Camille Riquier nous a ainsi fait comprendre combien Péguy peut s’avérer fascinant, par les échos multiples que ses textes font entendre à tant de thèmes qui nous parlent aujourd’hui (révélant peut-être nombre de dettes inavouées à son égard), et comme irradiant à partir d’un foyer autre que ce qu’on connaît et partage. Confirmation que Péguy, malgré bien des tentatives de récupération, est fondamentalement inclassable.

Le débat aura permis de souligner que Péguy, c’est aussi un parcours inachevé, du fait de la mort brutale qui le frappa jeune en cette guerre où il se jeta à corps perdu. Il permit aussi d’aborder les questions de l’utopie ou non à quoi renvoie son socialisme, celle des relations au catholicisme, avec son socialisme profondément chrétien, et aussi le paradoxe du Péguy libertaire et opposé au désordre, en demande d’une autorité de commandement.

Reste donc, au terme de cette stimulante soirée, beaucoup encore à lire de Péguy, et sur lui…

Plus un « tract » distribué lors de la conférence proposant une compilation de textes de Bensaïd sur Péguy, et aussi sur Jeanne d’Arc, concoctée par l’Association Daniel Bensaïd.