Mardi 26 octobre. La démocratie disciplinée par la dette. Par Benjamin Lemoine

La dette est devenue un outil de gouvernement bien utile. Si la crise sanitaire a ouvert une brèche dans les politiques qui lui sont liées, elle risque vite de se refermer. Il est donc indispensable de s’armer pour bien argumenter face à ceux qui ne rêvent que de revenir le plus vite aux politiques d’austérité. La période électorale pourrait être un moment privilégié du débat.

Dès avril 2020, la petite musique de l’austérité a percé. Les experts du Fonds monétaire international avertissaient : « En période de pandémie, pour sauver des vies, les gouvernements doivent agir “quoi qu’il en coûte” », mais ils doivent surtout « s’assurer de conserver les factures ». Les soutiens publics inconditionnels, l’« argent magique », le relâchement de la contrainte étaient provisoires. Il faudra rembourser et consentir à des sacrifices : travailler plus, augmenter les impôts, de préférence ceux sur la consommation plutôt que ceux sur la fortune, renoncer à des services publics.

Partout dans le monde, le recours à une augmentation de la dette publique s’est révélé incontournable, à défaut de solutions alternatives enfouies. Cette accélération est sans précédent dans les annales des statisticiens français. Il faut revenir aux guerres pour retrouver de tels horizons comptables. La dette constituera un champ de disputes central quant aux futures politiques possibles.

La dette, en démocratie, délimite l’espace des possibles politiques. La pandémie a ouvert une brèche pour l’annulation des dettes (notamment celle détenue par la Banque centrale européenne) et remis en cause des tabous sur la création monétaire. Les outils de financement public déployés pendant la crise sont-ils (et doivent-ils rester) provisoires, un appui strictement lié au choc sanitaire, la société devant se préparer à un retour à « normale de marché » ? Ou, au contraire, ces mécanismes sont-ils les premiers jalons de la définition d’une « nouvelle normale » : une société assumant une dette élevée et un financement des puissances publiques comme de la transition écologique qui peuvent échapper au marché ?

Il est temps que la sociologie s’intéresse à l’économie et la désacralise.

Benjamin Lemoine est sociologue, chargé de recherche au CNRS. Il a publié L’Ordre de la dette. Enquête sur les infortunes de l’État et la prospérité du marché (La Découverte, 2016).

 

Mardi 26 octobre à 19 heures