Débattre de la Grèce. Compte-rendu.

herculeemail-e8c6ePhilippe Pignarre a introduit la discussion avec un court exposé autour de six points :
1. Quel type de discussion peut-on avoir sur la situation en Grèce, ici, en France ? L’expérience grecque nous a mobilisés, passionnés. L’encre de nos textes euphoriques concernant Syriza n’était pas encore sèche que nous étions confrontés à une cascade d’événements. On a été estourbi par la vitesse avec laquelle les choses se passent. Aujourd’hui, alors que nous entamons cette discussion, les textes que nous vous avions recommandés de lire sont en grande partie obsolètes. Syriza a scissionné avec la création de l’Unité populaire que beaucoup ici, sans doute, soutiennent. Des élections législatives auront lieu dans 15 jours et les sondages ne sont pas particulièrement rassurants : il est possible qu’aucune majorité parlementaire n’existe. Assistera-t-on à des alliances aujourd’hui improbables ? À de nouvelles élections ? La situation reste largement ouverte. Il peut y avoir des surprises dans le bon ou le mauvais sens.
2. Il y a plusieurs « démons » qui nous sont assez familiers et dont il faut apprendre à se garder :
– le « on l’avait bien dit », « tout était déjà joué », « y a qu’à », qui sont une prime au sectarisme, au repli sur soi et à la pure impuissance
– Faire comme si on pouvait facilement se mettre à la place de nos amis grecs. Or, on n’est pas traversé par leurs légitimes frayeurs, par exemple face aux conséquences d’une sortie de l’euro.
– Se placer non pas en ami, en position modeste mais en « juge » comme si nous maîtrisions un savoir tout terrain qui nous permettait de donner des leçons
– Croire en des solutions « magiques », comme la « mobilisation » : avons-nous été capables de mobiliser largement, ici, en France comme nous l’avait demandé Syriza ? Et pourquoi cela n’a-t-il pas été le cas ?
– Utiliser des formules définitives et assassines comme « capitulation », « trahison » pour décrire ce qui est (du point de vue également de Tsipras) un échec manifeste. Il reste un point qui différencie Tsipras : il ne maquille pas l’échec en victoire, il reconnaît la défaite. Cette différence me semble très importante.
3. Comment on fait quand on est pris dans une « alternative infernale » : soit vous pliez et appliquez le mémorandum soit on vous détruira totalement. Ce sont des situations que tout un pays, la Grèce, connaît mais auxquels les travailleurs peuvent aussi rencontrer à une plus petite échelle (« soit vous acceptez une baisse de salaire, soit on ferme l’usine »). On ne peut pas laisser croire qu’il est facile d’échapper à une « alternative infernale », desserrer ce type d’étau. Quand Thatcher parle de TINA (There is no alternative), ce n’est pas un simple jeu, cela correspond à une mobilisation de moyens gigantesques, de forces considérables pour fabriquer des situations de ce type. Ce sont des opérations qui caractérisent le mieux ce qu’est le capitalisme avec des tentatives de supprimer la possibilité de choix politique et, finalement, la politique elle-même.
4. Le référendum : il ne faut pas en avoir une version trop simplifiée. Il y avait le refus du mémorandum, mais ce n’était clairement pas un mandat pour sortir de l’euro au cas où…
Un gouvernement de gauche peut-il faire sortir la Grèce de l’euro sans un mandat explicite pour le faire ? Cela ne serait-il pas vécu par les électeurs, à juste titre, comme un coup d’État ?
5. Est-ce le rôle de la gauche radicale d’avoir comme programme principal la construction de ce qu’on pourrait appeler un « État moderne » ? C’est-à-dire un État capable de lever l’impôt, par exemple. Ce type d’État fort existe en France, en Grande-Bretagne et en Allemagne, etc. Il n’existe pas en Grèce. Mais cette question croise aussi celle de la corruption. Elle est gigantesque en Grèce : et elle, elle nous intéresse en premier lieu car elle touche toujours les pauvres alors qu’elle épargne les puissants.
6. Il faut continuer à discuter de la question de l’euro. Une politique de gauche est-elle possible sans souveraineté monétaire ? Lire la suite

Grèce: quelles réalités? Quels espoirs?. Avec Roxane Mitralias.

 Les enregistrementsMITRALIAS

La conférence

Le débat

 

Une phrase forte de Roxane Mitralias a donné un aperçu particulier sur la situation grecque : ce pays dont l’espérance de vie a chuté de 5 ans en quelques années de « redressement » (caractéristique d’un pays en guerre), est en situation de guerre contre les institutions européennes et le FMI, a-t-elle expliqué. Et cette situation, à elle seule, justifie que le gouvernement fasse appel pour obtenir une majorité parlementaire à un parti souverainiste de droite en l’absence d’un rapprochement possible avec le parti communiste grec qui campe sur ses positions sectaires ! On mesure bien, à l’aune de cette affirmation combien la situation sociale du peuple grec est plus que critique.

On comprend mieux aussi que le gouvernement ait fait moult concessions aux institutions européennes qui entendaient bien faire payer au peuple grec son audace de se rebeller contre une austérité innommable mais jugée nécessaire par ces institutions. Face à la perspective d’une banqueroute, le gouvernement a cherché à gagner du temps (quatre mois au lieu des six qu’il espérait) avec une disposition draconienne : garder un équilibre budgétaire quelles que soient les réformes sociales envisagées. Alors certes, les mobilisations organisées par Syrisa pour soutenir le gouvernement et l’encourager à ne pas faire un pas en arrière sont déterminantes pour ces quatre prochains mois, mais elles sont de peu de poids face à l’intransigeance des institutions européennes et internationales si celles-ci ne subissent pas la pression d’une mobilisation européenne de soutien au peuple grecque. Car une banqueroute serait redoutable pour le niveau de vie en Grèce avec une conclusion inévitable de sortie de l’Euro, de dévaluation et d’impossibilité d’emprunter sur le marché financier.

Et cette question du soutien international a fait l’objet d’un débat qui, s’il n’a pas résolu la question, a néanmoins avancé des pistes qui allaient d’un optimisme mesuré dans la prise de conscience du phénomène grec (le puissant syndicat allemand de la métallurgie a déclaré dernièrement un soutien actif au gouvernement grec), à une nécessité pour affirmer un soutien internationaliste, de rassembler tous les peuples européens dans une remise en cause de la dette qui asphyxie les politiques sociales de tous les pays européens.

En conclusion un large accord s’est dessiné pour soutenir le peuple grec, sans s’interdire telle ou telle critique sur des décisions gouvernementales qui pourront apparaître comme trop consensuelles par rapport aux exigences des bailleurs de fonds, comme ne se privent pas de le faire différents courants de Syrisa mais qui restent néanmoins fermement unis sur le programme initial du mouvement.

 

Roxane Mitralias est militante de Syriza-Paris et du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-monde (CADTM).

 

Aube dorée

C’était à la Bourse du Travail de Paris. Venu d’Athènes, le journaliste Dimitris Psarras présentait Aube dorée, le livre noir du parti nazi grec, enfin accessible au public francophone. L’édition de cet ouvrage, publié par M. éditeur (Québec) et Syllepse (Paris) dans leur collection commune « Mauvais temps », aura bénéficié, sera-t-il rappelé, d’un concours original : Attac France, le centre de formation de l’Union syndicale Solidaires, la revue ContreTemps, Espaces Marx, la Fondation Copernic, l’Institut d’histoire sociale de la CGT, l’Institut de recherches de la FSU, Transform Europe, Vigilance et initiatives syndicales antifascistes (Visa), et la Société Louise Michel, se seront associés pour couvrir les frais de traduction. Nous étions quant à nous particulièrement disposés à cette coopération, suite à la lecture d’une interview de Dimitris Psarras réalisée début 2013 par notre sociétaire Michael Löwy, avec Eleni Varikas.

Patrick Silberstein (Syllepse) ouvrira la conférence en nous remettant en mémoire les travaux de l’historien américain Robert Paxton, l’auteur notamment de La France de Vichy et du Fascisme en action. Avant que n’interviennent, sur leurs activités, Luz Mora, de Visa, et Aurélien Boudon, du Comité pour Clément Méric.

Puis Dimitris Psarras, dont le propos nous était traduit par Panos Angelopoulos, évoquera cette enquête sans équivalent au terme de laquelle son ouvrage a vu le jour, retraçant l’ascension d’Aube dorée, un parti ouvertement nazi passé en quelques années de 3 000 à un demi-million de voix aux élections et environ 10 % des votants. Avec la complicité plus ou moins dissimulée d’une partie de la police, de l’armée et du parti Nouvelle Démocratie. Sommes-nous à la veille de la formation d’un véritable parti fasciste de masse en Grèce ? Psarras n’hésite pas à le penser.

Si vient immédiatement à l’esprit le précédent allemand des années vingt, ce spectre est aujourd’hui utilisé en Grèce pour en appeler à une grande alliance de toutes les forces politiques visant en fait, par la diabolisation de la contestation sociale, l’application des mesures d’austérité dévastatrices réclamées par la Troïka. No pasarán ou pasarán ? Cela dépend, selon l’auteur, « en Grèce, comme ailleurs en Europe, de la capacité de la gauche à surmonter les défaites du passé et à construire un projet social de défense intransigeante des droits politiques, sociaux, humains et citoyens ».

On invite à lire ce livre, dont on trouvera ici la préface à cette édition en langue française à laquelle nous nous félicitons d’avoir concouru.

230 pages. 15 €

230 pages. 15 €