« Che Guevara, revisiter l’histoire sans la réécrire », avec Jeanette Habel

Le mercredi 14 février, au Lieu-dit, soirée Che Guevara, avec Janette Habel.

L’enregistrement

Le Che a été assassiné en Bolivie il y a cinquante ans. Il avait 39 ans.

Sur bien des continents, il reste une des rares figures positives parmi les dirigeants révolutionnaires du XXème siècle. Est-ce pour cela qu’à Paris cet anniversaire fut prétexte à un déchaînement de grossières calomnies à son égard ? Au-delà de lui étaient visés la révolution cubaine et tout ce qui a trait au communisme.

Certes, le Che a joué un rôle décisif dans la révolution cubaine. Janette Habel souligne combien celle-ci fut une « anomalie géostratégique » : prendre le pouvoir par la lutte armée, dans une île pauvre, située à 200 kilomètres des côtés de l’empire américain, et vouloir y construire le socialisme !

Guérillero, puis ministre, le Che fut donc une figure centrale de cette expérience cubaine. Mais il est difficile de lui imputer la responsabilité de la trajectoire ultérieure de cette dernière.

Janette Habel a développé les thématiques lui paraissant importantes lorsqu’on opère un retour sur l’histoire de cette révolution, en se gardant de la réécrire.

D’abord la question de la lutte armée pour conquérir le pouvoir. La stratégie du foco n’a pas été théorisée par le Che comme un modèle reproductible partout. Les échecs subis en Amérique latine ne peuvent donc pas s’expliquer en fonction d’une prétendue erreur sur ce point. D’autant que les autres stratégies – « changer le monde sans prendre le pouvoir », les voies parlementaires et électorales pour changer la société…-, n’ont pas démontré leur caractère alternatif et tendent à conduire elles aussi à des impasses. Ensuite la question difficile de la démocratie possible dans une situation révolutionnaire et d’état de guerre avec l’impérialisme. Les dérives répressives d’un pouvoir qui rapidement a pris des formes autoritaires sont incontestables. Reste à les restituer dans ce contexte et à comprendre les obstacles auxquels se heurtaient cette révolution et les limites de ceux qui l’ont dirigée.

Le troisième thème, sur lequel le Che a apporté beaucoup, est celui de la transition. En tant que ministre de l’industrie, le Che a organisé des débats, avec Bettelheim et Ernest Mandel, afin de mener une réflexion collective sur ces questions difficiles. La critique de l’URSS y était centrale, et fut explicite dans le discours d’Alger. Et c’est sur les défis de la diversification économique et de l’industrialisation que le Che (et Cuba!) devait connaître un échec.

Ecarté du pouvoir et de Cuba sous pression soviétique, le Che s’engageait au Congo, puis dans l’aventure bolivienne. Isolé, il allait tomber sous les coups des assassins. Son appel à « créer un, deux, trois Vietnam » allait résonner puissamment dans ce siècle, mais sans lui permettre d’échapper à une mort solitaire et tragique…

 

Un riche échange a suivi l’exposé de Janetet Habel, confirmant que le Che n’est pas seulement une icône romantique, encore moins un personnage démoniaque comme le prétend la réaction, mais un combattant révolutionnaire et un penseur de l’émancipation.

 

 Janette Habel, membre du conseil scientifique d’Attac, maître de conférences, chercheur à l’Institut des hautes études d’Amérique latine, spécialiste de Cuba.