« Il nous faut penser ».

Comment avons-nous vécu les événements qui viennent de s’enchaîner – assassinats, manifestations, appels à l’« unité nationale » ? Comment devons-nous comprendre la situation et agir dans ce qui apparaît comme un événement qui bouleverse sans doute les rapports de forces dans la longue durée ? Quelles vont être les suites et que proposer ? Ce sont toutes ces questions que la SLM voulait que l’on se pose collectivement ce mardi 20 janvier au Lieu-Dit. Plus de cinquante personnes ont participé au débat, beaucoup ont pris la parole, des points de vue différents se sont exprimés toujours dans un climat de gravité respectée. Tous partageaient le sentiment que ce qui vient d’arriver est trop important pour que l’on ne s’oblige pas à s’écouter, plus que jamais, malgré les divergences. Au-delà des différences d’appréciation, le souci d’essayer de comprendre plus que d’apporter des réponses toutes faites, était partagé par tous.

La séance avait été ouverte avec le rappel de la position prise par Virginia Woolf en 1938 « alors que la guerre d’Espagne était en train de s’achever dans l’horreur et la terreur, et qu’Hitler, après avoir gobé l’Autriche, tournait ses appétits vers la Tchécoslovaquie » (voir le livre d’Isabelle Stengers et Vinciane Despret, Les Faiseuses d’histoires). Virginia Woolf refusa alors de signer un manifeste prenant l’engagement de protéger « la culture et la liberté intellectuelle ». C’est-à-dire de tout oublier et d’arrêter de penser. Elle lance au contraire son fameux appel : « Nous devons penser […]. Quelle est cette civilisation où nous nous trouvons ? »

Si la plupart des intervenants ont participé aux deux manifestations (celle spontanée du mercredi soir et celle du dimanche), c’est qu’il ne s’agissait absolument pas pour eux de se retrouver dans une « union sacrée » pour partir à la guerre mais, au contraire, pour dire leur refus des logiques guerrières. Les manifestations de dimanche (qui n’était pas moins spontanées que celles de mercredi) constituent par leur ampleur un événement qui ne peut être enfermé dans l’« union sacrée ». Il serait faux de penser que ceux qui descendaient dans la rue manifestaient alors « derrière » les chefs d’État qui avaient été invités par Hollande. D’une certaine manière, le « Je suis Charlie » n’était pas un slogan politique mais seulement un cri d’effroi et de refus. On pourrait même dire qu’il contenait en son sein les « Je ne suis pas Charlie » qui sont ensuite apparus pour dire que l’enjeu n’était pas d’être d’accord avec la ligne éditoriale de Charlie-hebdo. Les couches sociales, les plus pauvres, issues de l’immigration, stigmatisées par l’« islamophobie ambiante », n’ont guère participé aux manifestations, indiquant une fracture au sein de la société. Ceux qui, insistant à juste titre sur les risques d’islamophobie, n’avaient pas souhaité participer à la manifestation du dimanche ont été aussi entendus.

Le sens que peuvent prendre ces événements n’est pas donné d’avance et dépend (à l’échelle européenne) de ce qui va se passer en Grèce et en Espagne dans les prochains mois.