Misère de l’Islam de France avec Didier Leschi

L’enregistrement

Pour cette soirée du 20 février, ni la Société Louise Michel ni son invité n’avaient cédé à la facilité. Les questions liées à l’islam de France prêtent souvent à des controverses passionnées, par exemple au sujet du voile, mais plus largement à tout ce qui touche à la laïcité dans ses rapports au religieux.
Didier Leschi, haut fonctionnaire du Ministère de l’intérieur, responsable des années durant du Bureau central des cultes, a accumulé une importante expérience et une grande connaissance quant à la situation des musulmans dans la société française. Il sait les mettre au service d’une réflexion approfondie et engagée, dont témoigne le livre dont il avait accepté de venir nous parler : Misère(s) de l’islam de France (éditions du Cerf).

Le pluriel ajouté au mot misère fait référence à de multiples questions, toutes délicates et difficiles, mais dont on ne saurait s’interdire de débattre. Démonstration faite par l’exposé de l’orateur et l’échange qui s’en est suivi.

C’est chiffres à l’appui que Didier Leschi a montré combien pour les musulmans de France ont changé depuis vingt ans les conditions d’exercice de leur culte. Etant entendu que par musulmans il convient d’entendre, non la communauté incernable de celles et ceux qui se revendiquent d’un « islam culturel », mais bien les croyants, pratiquants, qui s’inscrivent dans la Révélation.

Avec le concours de l’État et des collectivités locales, des mosquées, souvent d’une grande beauté architecturale, ont été érigées en nombre, ont été créés des carrés musulmans dans les cimetières, et aussi des aumôneries (dans l’Administration pénitentiaire, dans l’armée…), le halal s’est développé à grande échelle…

Dans le même temps, et contradictoirement à cette évolution positive, n’ont pas été surmontés les obstacles à l’instauration d’une instance pleinement représentative du culte musulman, permettant à celui-ci d’exister au même titre que les autres religions présentes en France. Difficultés qui renvoient aux multiples spécificités de l’islam en France : les legs historiques, les relations avec les États des pays d’origine (en particulier l’Algérie, le Maroc, la Turquie…), les diverses sensibilités et orientations divergentes en son sein…

Toutes choses qui jusque-là ont empêché que naisse en France cet « islam des lumières » qu’espérait Jacques Berque. Et même plus modestement la création d’une Faculté de théologie musulmane, prévue en Alsace, qui apparaissait porteuse d’évolutions prometteuses.
Au terme de cette réunion chacune et chacun se sentait davantage informé et conscient des défis qui restent à relever.
Un grand merci à Didier Leschi !

Misère(s) de l’islam de France a été publié aux Editions du Cerf (janvier 2017).

 

Lecture spectacle, Dialogues d’exilés de Bertolt Brecht avec Hervé Dubourjal et Arnaud Carbonnier.

L’enregistrement

Soirée d’exception le 23 janvier, au Lieu-Dit (Paris XXe). Cette fois, pas une conférence. Ni tout à fait du théâtre, ni tout à fait de la politique, encore que… La lecture-spectacle d’un genre ambigu, le face-à-face dialogué entre deux personnages… Il s’agit des Dialogues d’exilés de Brecht, Bertolt et non Bertold, rappelle d’entrée de jeu Hervé Dubourjal, expliquant ensuite, avec humour, tout le mal qu’on est en droit de penser du grand dramaturge allemand…

Ziffel et Kalle sont dans le buffet de la gare d’une ville européenne, à boire des bières, à échanger des propos politiques et à se lire les textes d’un journal en cours d’écriture.

Des dialogues que Brecht écrit en 1940-1941 en Finlande, puis poursuit aux États-Unis. Ils sont publiés en langue allemande en 1961, traduits en français en 1965, puis plusieurs fois mis en scène.

Ils résonnent étrangement ces dialogues, qui font rire, secouent et dérangent, parce qu’ils se révèlent être des éclats d’une réalité qui traverse le temps et les situations. Ils évoquent ceux dont le droit d’existence dépend de la détention, ou de la privation, d’un passeport. « Le passeport est la partie la plus noble de l’homme. D’ailleurs un passeport ne se fabrique pas aussi simplement qu’un homme. On peut faire un homme n’importe où, le plus étourdiment du monde et sans motif raisonnable. Un passeport, jamais. Aussi reconnaît-on la valeur d’un bon passeport, tandis que la valeur d’un homme, si grande soit elle, n’est pas forcément reconnue. »

Et aussi l’exploitation, des « insignifiants » par les « importants ». Ils dissertent sur la démocratie, et sa négation, et sur le peuple, qui n’est pas le même selon qu’il est observé de l’extérieur ou vécu de l’intérieur…

En bref, une soirée qu’on n’oubliera pas de sitôt.

Un grand merci à Arnaud Carbonnier et à Hervé Dubourjal !

Et aussi à Bertolt Brecht.

 


					

Afrique du Sud. Retour sur la fin de l’Apartheid. Espoirs et déception. Avec François-Xavier Fauvelle

L’enregistrement

Mandela a été libéré en février 1990. En mai 1994, il deviendra président de l’Afrique du Sud.
Entre ces deux dates, une « période de transition » : les lois d’Apartheid sont « suspendues », mais les divisions ancrées au plus profond de la société et des individus demeurent, terribles, destructrices, et domine le sentiment que « tout peut exploser ».

La guerre civile menace, pas en opposant « Noirs » et « Blancs », mais « tous contre tous », puisque, dans chaque communauté, agissent des forces qui refusent la négociation et le compromis, nouant parfois entre elles des complicités paradoxales. On compte des milliers de morts…

Le 10 avril 1990, Chris Hani est assassiné par un tueur blanc fanatique, commandité par un député ultraracialiste blanc. L’alarme immédiatement donnée par une voisine blanche permet l’arrestation du criminel. Chris Hani, dirigeant du Parti communiste, chef militaire de l’ANC, revenu au pays après des années d’exil, est une icône de la jeunesse noire des townships…

On peut craindre que le pays sombre dans un chaos sanglant.

Le 13 avril, à la télévision, Nelson Mandela prononce un discours d’hommage à Chris Hani.

Hervé Dubourjal nous lit ce discours. Un texte qui paraît sans relief, tel un exercice obligé… Cela avant que François-Xavier Fauvelle ne nous le fasse entendre !

Trois quarts d’heure d’explications savantes, passionnantes, pour restituer le contexte, rappeler ce qu’était l’Apartheid, un régime de ségrégation totalitaire, qui a configuré une société fragmentée.

Voici ce qu’il faut savoir pour saisir le « miracle politique » opéré par le discours de Mandela, qui s’adresse à toutes et tous, en disant « nous ».

Un « nous » englobant, transcendant les multiples appartenances ethniques, linguistiques, de coutumes, un « nous » investi d’un projet commun. Et qui fait résonner « quelque chose de nouveau » : « Nous, Sud-Africains ! », unis par une même émotion, sur fond d’urgence et de peur, pour célébrer la mémoire du héros assassiné.

Donc un moment d’invention démocratique.

Une fois donné ce brillant éclairage, Hervé Dubourjal a relu le discours de Mandela.

Cette fois, le texte vibre, des mots, à nos oreilles éculés – « nation », « peuple », « démocratie » -, retrouvent leur fraîcheur, leur puissance créatrice…

François-Xavier Fauvelle historien et archéologue est directeur de recherche au CNRS. Il est l’auteur d’un livre Convoquer l’histoire. Nelson Mandela. Trois discours commentés, et du Rhinocéros d’or. Histoires du Moyen Âge africain, qui fait un panorama fascinant d’une Afrique inconnue.